Demain,  La pénurie

Fiction : en 2050, les légumes disparaissent, sauf un …

FICTION – Chaque jour dans cette fiction, nous imaginons l’avenir de nos assiettes à l’horizon 2050. Comment réagirions-nous face à la pénurie ? C’est ce que Bouffe a imaginé.

En 2050… Trente ans après le coronavirus, les épidémies issues de l’alimentation se sont multipliées. Carottes, pommes de terre, aubergines, tomates, poireaux …Tout a disparu de la circulation. Les mesures gouvernementales ont été radicales. Un seul légume subsiste aux maladies et aux interdictions : le « carbu », transgénique et dopé aux antibiotiques.

Si vous aviez dit à Arthur que ses frites seraient violettes, il vous aurait pris pour un ivrogne. Et puis elles sont devenues violettes les frites. Un peu sucrées. Enfin le goût… Il l’a un peu oublié. « Si je pouvais bouffer des cachets, je boufferais des cachets », bougonne-t-il, seul devant son assiette de frites violettes. Trente ans qu’il mâche du « carbu ». L’important n’est pas le plaisir que ça vous procure. L’important c’est de mastiquer. Mastiquer pour se recharger. Se recharger pour travailler. Le Mythe de Sisyphe 4.0, sauf que la pente est une terre plate et brunâtre qu’Arthur exploite saisons après saisons, moissons après moissons. Parce qu’avec le réchauffement climatique qui a flingué l’écosystème, le gros des 200 espèces de plantes qui nourrissaient l’humanité se sont éteintes. 

« Bzzzzzz, bzzzzz ». Ça faisait ce bruit là les abeilles. « Bzzz, Bzzzz ». Et puis un matin, Arthur s’est réveillé sans « Bzzzz ». Pof, plus d’abeille. Sans abeille, pas de pollinisation, donc pas de graine, pas de plante, pas de patate et pas de frite. Les scientifiques avaient sonné l’alerte dès les années 2020. Ça, Arthur, il le sait. Parce qu’avant de devenir producteur et consommateur de « carbu », il était ingénieur agricole. Fils d’agriculteur. Petit-fils de paysan. Bref, dans la famille on était fiers de travailler dans la terre. Et puis sont venus les virus, les crises alimentaires, les factures impayables et les semences OGM vendues par le géant de l’agroalimentaire Payer. Alors Arthur, quand le commercial s’est pointé, flanqué du représentant de la FNSEA, il a acheté des tonnes de ces « super semences », tamponnées « valides » par le gouvernement. « Super rendements », qu’ils disaient. Le rendement est super, c’est clair, mais on ne trouve plus que ça, on ne mange plus que ça. « Bzzzz ». Ça, c’est le bruit de la brosse à dents électrique d’Arthur. Parce que le « carbu », c’est filandreux et ça colle aux dents. 

Machine à frites

Le goût des frites. Les vrais frites, les grosses frites. Les frites dorés, charnues, suintant le bonheur d’un ventre bien tendu. Les frites que chantent Brel, celles que les marins du port d’Amsterdam engouffrent avec de la morue. Les frites à la graisse de canard que le grand père d’Arthur lui préparait quand il était gamin. Belges, Françaises, avec du ketchup ou de la mayo, même congelées… De la putain de vraie frite de pomme de terre. Il en salive Arthur en y repensant, là dans son salon marron, le cul assis sur sa chaise marron, à mâcher ses frites violettes. Pas de goût. On les dirait tout droit sorties de l’usine de Tricatel dans L’aile ou la cuisse. « Autant que des machines le fabriquent, leur carbu ! », maugrée-t-il en lâchant sa fourchette.  

Tiens donc, si seulement ils avaient pu, eux, les big boss de l’agro-alimentaire. Mais, ils se sont dit que quand même, des légumes sortis d’usine, après toutes les polémiques autour des virus, ça ferait vachement suspect. Alors ils ont élaboré leur « super-graines » qui résistent à tout, même à la guerre nucléaire. Avec le seul légume survivant aux épidémies : la betterave. « On fait déjà du carburant avec la betterave. Pourquoi pas des frites ! Ce sera le carburant des hommes ! », s’est écrié goguenard l’un des principaux lobbyistes de « l’association des amis de l’industrie agro-alimentaire ». Alors ils ont fait des frites de betteraves transgéniques. Puis des chips, des purées, des cubes surgelées, des fondues, des raclettes, et des pâtes. Désormais, le monde ne mangeait plus que du « carbu ».  

Vomi de semences

« C’est très simple, lui a dit le commercial de chez Payer. On plante la semence, et on attend. » Rien à faire. Pas de pesticide à déverser. Pas de météo à surveiller. Si pas de pluie, ça pousse quand même. Si pas de terre fertile, ça pousse quand même. Si pas d’agriculteur, ça pousse quand même. « C’est dément », il s’est dit Arthur. Quand il a reçu les premiers sacs de semences, Pompidou les a reniflés, façon inspection de la brigade canine des stups. Il était fier de faire une démonstration de son flair Pompom. Mais il a vomi sur les chaussures du technicien de chez Payer qui amenait les gros sacs de semences. « C’est dément », il s’est dit Arthur. 

Ce soir, il pousse son assiette de « carbu » et regarde Pompom qui avale sa gamelle de « carbu » à grandes lampées. Visiblement, l’expérience des semences ne l’a pas rebuté. « C’est con un clébard », il se dit Arthur. Ce qu’il trouve con aussi, c’est ce que lui, Arthur, ingénieur agricole héritier d’une terre dont il est fier, est devenu. Un outil animé. Une machinerie humaine, qui chaque jour répète la même tâche et mange la même pitance. À quoi bon. « Si seulement on avait sauvé la pomme de terre », s’est- il lamenté en sortant de chez lui, des gros bidons d’essence dans les pognes.  

Foutu pour foutu, il a chargé sa Tesla bon marché avec deux-trois babioles. Sur le siège passager, Pompom, chien basset de son état, a pris place, le museau relevé, imperturbable et fier.  Arthur a jeté un coup d’oeil dans son rétro. Baignées dans une lumière de pleine lune, virevoltantes au-dessus des champs, les flammes étaient dorées. Comme les frites d’antan.

Notes de l'auteur
Notes de l’auteur :
-Les abeilles sont menacées de disparaître en Europe. Leur mortalité atteint 80% dans certaines ruches.
-La FAO (Food and agriculture organization) indique que 75% des récoltes dans le monde dépendent de la pollinisation.
-Seules neuf plantes représentent 66% des récoltes mondiales pour nourrir l’humanité.
-Prenez de l’avance, faites vos propres frites de betterave